Je suis séropositif de naissance. Je me laisse glisser dans la vie comme dans un toboggan lubrifié de gadoue. J’ai aujourd’hui vingt-huit ans, je suis séropo mais je n’ai pas le sida, et j’ai l’impression d’être parfaitement identique aux gens normaux qui se démènent sur cette terre. J’ai conscience de la mort et elle ne m’effraie pas. Les gens ici sont stupides et vains. Je n’ai pris conscience que tardivement ma maladie. A 12 ans, je ne m’en rendais pas compte alors j’ai grandi comme un enfant normal sauf que je bouffais des médocs. Ça ne m’a pas empêché de rater ma vie comme tout un chacun indépendamment de ça. Aujourd’hui, je gagne plus d’argent qu’il ne m’en faut. Je baise avec des capotes et ça ne me gêne pas. J’ai une copine qui m’aime et que je fais rire chaque jour. Elle me regarde parfois avec des yeux tristes, elle est un peu conne. Je l’aime bien, elle est agréable pour les yeux et elle fait bien la bouffe. Parfois elle veut sortir et je l’accompagne, nous retrouvons ses amis qui n’ont jamais rien d’intéressant à dire si ce n’est raconter leur vie de merde. Pour l’un cela consiste à nous décrire son dernier acte de rebellion et pour un autre une soirée où il s’est bien amusé. Je ne les écoute pas. Je ne leur en veux pas d’être aussi chiants, on ne fait pas autrement. On va en boîte. Ils sniffent de la coke. Moi je prends un trait de temps en temps, je n’aime pas ça plus que ça. Ca réveille sur le moment mais ça rend très con aussi. Eux ils passent leur soirées entre les chiottes pour sniffer et l’aquarium à fumer. Je bois des verres et tape quelques lignes pour faire passer le temps plus vite. Ils se foutent de la musique, qui est nulle. Elle n’exprime aucun sentiment, c’est juste des types qui parlent vite dans des micros sur des roulements de caisses claires très rapides avec des grosses basse en dessous, et ça donne aux gens envie de remuer leur cul, du coup ils se détendent. Voilà, on se sent plus détendus, c’est le concept. Sans doute qu’on est tous supers angoissés le reste du temps. Ensuite on rentre chez soi fumer des joints, parfois on va continuer à être ensemble jusqu’au midi. Dans ce genre de journée, je finis par ne plus rien voir ni entendre. Je suis encore plus seul que si je n’étais pas en leur présence. Je me dis que je pourrais trouver un truc plus intéressant à faire, partir, prendre un train pour aller voir des gens que j’ai envie de voir, mais jusqu’ici je n’ai jamais rien fait. Je rêve mollement, abruti par ma glissade en société.

La semaine je vais au travail. Je suis dans un bureau. J’aime bien travailler car je ne pense à rien, mais je n’aime pas passer tout mon temps à travailler. Je me suis arrangé pour ne pas trop travailler. Le soir je rentre et je fume un joint. Je fais de la musique. J’aime ma musique, je fais de la musique pour entendre des choses qui me parlent, pour susciter en moi les émotions dont j’ai besoin. J’aime la musique violente parce qu’elle exprime cette haine et ce désir de destruction que j’ai envers la vie. Alors je suis serein car je sais que de toute façon la vie est ce qu’elle est, et je suis moi même la vie, puisqu’encore vivant. En tant que vivant, je célèbre la mort, j’en ai peur mais surtout j’éprouve une attirance pour elle. Elle me parait le remède à la vie qui n’a pas vraiment de sens. Je ne sais pas pourquoi je suis vivant, ni pourquoi les autres sont vivants. D’ailleurs, ils veulent oublier aussi, c’est pour ça qu’ils se droguent et s’amusent, ils ne la supportent pas. C’est une horde de monstres qui n’aiment pas la vie.

Je ne souhaite pas particulièrement leur mort car de toute façon chacun opère soigneusement à sa propre perte. Ma copine, par exemple, s’empoisonne quotidiennement avec des tubes de tabac. Elle tousse en permanence. Peut-être bien qu’elle crèvera même avant moi, qui sait.

Je sais très bien comment tout cela va finir: on va tous crever sans douleur.

La vie me fascine car elle enfonce tout. Je suis une de ses victimes, comme tout ces gens autour de moi. Elle nous ballote, se sert de nous pour pénétrer les interstices de l’univers. Je la vois comme une espèce de pieuvre qui déploie ses tentacules, une plante folle, qui voudrait tout bouffer. “Unité, unité!” hurle-t-elle au cosmos et au vide. J’aurais préféré être un trou noir plutôt qu’un globule de cet organisme, mais bon, on ne choisit pas. Du coup, je crois en Dieu. Pour moi, Dieu est cette pieuvre qui cherche à s’aggriper. Vouée à chuter, pourtant elle s’accroche. Jusqu’où ira-t-elle ? Et si la vie recouvrait tout ? L’univers deviendrait une boule d’angoisse omniprésente. Curieux concept. Pourquoi du néant jaillit la merde et la souffrance ? Le plaisir n’est qu’une conséquence de la conscience et la conscience n’est qu’un effet secondaire de la vie. Je ne suis ni content ni mécontent d’exister, mais cette conscience me pousse au questionnement. Meme en allant réfléchir seul dans la montagne, je ne vois pas comment je pourrais comprendre. Réfléchir ne fait que soulever sans cesse de nouvelles questions. Peut-être que pour mieux comprendre je devrais éviter de réfléchir. Peut-être que je comprendrais en mourrant. Mais je n’en suis pas du tout sûr. Seulement, j’arrêterais de ma poser la question.

Echapper à la vie est donc possible. Je me dis alors que je ne suis pas obligé de mourir pour lui échapper. Il faudrait être intégralement individualiste. J’aimerais voyager seul dans l’espace. A l’heure actuelle, être cosmonaute est le seul destin valable à mes yeux. Je n’ai pas pu être cosmonaute et ne le pourrait pas, mais c’est peu important car ma vie ne vaut pas grand chose. Du moins pourrais-je inciter mon prochain à l’être. Alors je vous le dit: soyez cosmonautes, voyagez seuls dans l’espace.

Etre individualiste peut se faire à moindre échelle, mais cela provoquerait un manque d’intégrité évident. Alors en attendant, je ne fais que jouer, comme je jouais aux cosmonautes avec mes playmobils quand j’étais gamin. Je joue à l’individualiste et je fais de la musique.

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