A regarder la pieuvre dans les yeux, je me demande pourquoi elle est là. C’est vrai, tout serait tellement plus simple, tellement plus logique s’il n’y avait rien. Aucune question, aucun problème, juste la vérité à poil et inaltérable, l’essence même de la pureté. Alors pourquoi travailler pour la pieuvre ? Finalement c’est peut être ne rien foutre qui s’approcherait le plus de la vérité: s’approcher du néant. En plus, c’est confortable, de ne rien foutre. Mais seulement, c’est très difficile.
Moi. En tant que particule de la vie, qui plus est en qualité d’être doté de conscience, la pieuvre m’a doté de mécanismes inaliénables tels que : la faculté d’apprendre et la recherche du bonheur. La première fit que mes parents, moulé depuis des siècles par la société, m’ont transmis ce besoin d’occuper une fonction dans cette dite société, et la seconde me permet de croire que cela pourrait me rendre heureux. J’ai donc fait des études et gigoté sans cesse pour être ici. Triste pitre que je suis, de toute façon, ça ou être resté toute ma vie a jouer à la Playstation chez ma mère, c’est finalement peu différent. Quoique, si j’étais resté chez ma mère à téter, je serais peut-être plus intègre.
Quoiqu’il en soit, il est 16h39, je suis dans un bureau et ce depuis 9h30 ce matin. Je ne travaille pas, je suis donc payé à rien foutre ce qui n’est pas gênant, et je m’affaire à écrire cette merde. Je n’arrive pas à être inerte, mon cerveau continue de pédaler, et pédaler dans le vide, c’est encore plus désagréable. Donc j’écris, ou je me branle, mais je fais quelque chose. Chaque matin et chaque soir je vois des dizaines de clochards et de mendiants qui rampent dans le métro, dans la rue, partout, bref des gens qui ne foutent rien. En apparence. Mais je ne peux pas les envier: je vois bien qu’ils pédalent aussi comme des gros cons. La preuve, ils sont obligé de se torcher à la vinasse et au shit pour ne plus s’en rendre compte. En fait, comme les gens qui vont en boîte. Comme tout le monde. Unité !
Je me demande si des gens savent. Je pense qu’il faut savoir choisir. Mon conditionnement me paralyse littéralement. Je vais continuer à travailler et à vivre tranquillement avec ma copine. Je vais continuer à subir les soirées en boîte, le travail et la vie tout entière, sans réelle souffrance. Que dis-je. Evidemment que je souffre, je souffre comme un chien galeux dont les vermisseaux auraient déjà commencé à gangrener le trou du cul, mais ça ne se voit pas et ça ne se verra jamais. Pourquoi le dirais-je ? Je ne cherche pas à faire souffrir les gens. Il y a des gens qui m’aiment. Tout ça est inutile. Je vais continuer à gigoter comme un pitre, tout ce que je peux faire, c’est convertir cette souffrance en énergie, parce que je n’ai pas la force de me réduire à néant.
Se réduire à néant est trop fatigant, trop compliqué. Je ne connais que l’héroïne, mais c’est pénible et temporaire, ça ne marche qu’un temps et finalement on devient une pauvre larve qui réclame sa perfusion, c’est à dire ultra-vivant, à vivre des agonies constantes. Non, c’est un truc de losers qui se sont ratés encore plus que les autres. Toute envie, tout besoin est une preuve de vie. Je connais un type qui a essayé et bon bah pour finir il a sauté d’un immeuble de 15 étages et là il s’est pas raté. Il a corrigé le tir, quoi.